Hendaye – Chemin de fer (1892)

Source: Figures et choses qui passaient (Ed. Calmann Lévy, Paris, 1898)
Pierre Loti (1850-1923)
INSTANT DE RECUEILLEMElNT.. Page 55.

Alors, tout à coup, tandis que je suis là seul devant ce décor que semble endormir le morne soleil, écoutant sonner les vieilles cloches ou vibrer dans le lointain les vieilles chansons, je prends conscience de tout ce que ce pays a gardé au fond de lui-mème de particulier et d’absolument distinct. De l’ensemble des choses et des êtres ambiants se dégage, aux yeux de mon esprit, comme une essence vivante; pour la premiere fois, je sens exister ici un je ne sais quoi à part, mystérieux, -destructible, hélas! mais encore imprégnant tout et s’exhalant de tout, — sans doute, l’âme finissante du pays basque…
Cependant voici que, là-bas derrière moi, quelque chose de laid, de noirátre, de tapageur, d’idiotement empressé, passe, vite, vite, ébranle la terre, trouble ce calme délicieux par des sifflets et des bruits de ferraille: le chemin de fer !… Le chemin de fer, plus niveleur que le temps, propageant la basse camelote de l’industrie et des idées modernes, déversant chaqué jour, ici comme ailleurs, de la banalité et des imbéciles.

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Author: Pierre Loti (1850-1923)
Date: 22/11/1892